vendredi 6 novembre 2015

"146298" de Rachel Corenblit

Chronique de Noukette du blog "Dans la bibliothèque de Noukette"


« Le hasard des combinaisons, je n’y crois pas. C’est son destin qu’on lui a tatoué sur le bras, c’est son histoire. Faut juste décoder. Il doit y avoir une raison, un sens, ce n’est pas possible autrement. »

Elsa comprend. Cette suite de chiffres tatoués sur le bras de sa grand-mère, elle comprend enfin…

A la maison, personne n’en parlait. Un tabou, un secret. De ceux qu’on veut oublier et enfouir profondément. Et puis en cours d’histoire, la révélation… Profondément meurtrie, Elsa fait le choix incompréhensible pour les autres de ressentir dans sa chair les morsures du passé. 146298. Ce chiffre sera désormais le sien, un chiffre symbole de la barbarie, de la haine et de l’horreur vécus par sa grand-mère et des millions de juifs. Un témoignage indélébile gravé dans sa peau, pour ne jamais oublier…


146298. Alors que l’aiguille s’enfonce sous sa peau, Elsa convoque ses souvenirs avec sa grand-mère. Son silence assourdissant, ses stratégies pour éviter de dire l’indicible, et sa mémoire qui, doucement, s’étiole. Sa rage à elle quand elle comprend le sens de ce chiffre qui s’étale sur son bras ridé. « Je crois que j’ai hurlé. Mamie s’est tassée. Elle s’est pris mon trente-six tonnes de colère de plein fouet mais fallait bien qu’elle s’y fasse. fallait bien qu’elle m’explique, un jour. Elle s’attendait à quoi ? Que je la laisse silencieuse, avec son nombre ? Elle a commencé par dire que c’était le passé. Que le passé, on le laissait dans un trou et qu’on le recouvrait de terre et que c’était inutile de vouloir le déterrer. Rien de bon ne sortait du chaos. Et son passé, c’en était un, de chaos, immense. L’apocalypse. Je m’en foutais, de ses états d’âme. « Je veux savoir », j’ai dit. Elle m’a raconté. »

Un texte d’une rare puissance. On pense avoir tout dit, tout écrit, sur cette période sombre de l’Histoire. On pense avoir tout lu, aussi, de l’horreur et de l’innommable. Et puis il y a ce texte-là, différent, qui force l’admiration tant il sonne juste et frappe fort… En peu de pages, tout est dit, l’auteure réussissant même à garder l’émotion intacte. A tel point qu’on en ressort sonné…

Un nouvel indispensable dans cette si belle collection… et une nouvelle pépite que je partage avec mon comparse Jérôme, comme chaque mardi ou presque…!