mardi 14 janvier 2020

"Maintenant je vais raconter" de Mamadou Aliou Diallo

Chronique du blog Takalirsa


Le récit authentique d'un adolescent africain dans un pays en guerre.

Avec des mots simples accessibles à tous, Mamadou Aliou raconte son parcours entre peur et espoir. Comment il a vécu caché pendant les bombardements en Libye, comment il s'est retrouvé entassé dans un Zodiac (entre 110 et 125 personnes par bateau !) pour traverser la Méditerranée jusqu'aux "eaux internationales" ("Il y avait tellement de monde qu'on n'avait pas la place de s'asseoir"). Comment il se retrouve sain et sauf, mais les mains vides, en Italie ("Vous avez eu beaucoup de chance") où il n'a "personne à appeler" puis en France ("Comme mon pays, la Guinée, était une colonie française, je me débrouille un peu en français ; si je vais en France, je pourrai discuter avec les gens").

Là il subit des flots d'interrogatoires, est bringuebalé de foyer pour jeunes en famille d'accueil, doit passer "le test des os" pour prouver qu'il est bien mineur. Les démarches administratives sont interminables et compliquées, d'autant plus qu'il ne sait ni lire ni écrire. Heureusement Mamadou est dégourdi, souriant, et s'il croise beaucoup d'exploiteurs de misère humaine ("Je connais très bien mon père, ce n'est pas quelqu'un de sympa"), il rencontre aussi des gens bienveillants ("Ici il n'y a pas de racisme, pas de critique de religion, pas d'histoires, tout le monde est de la même famille"), bénévoles le plus souvent. Lui, tout ce qu'il veut, c'est "aller à l'école, apprendre un métier et faire du foot". C'est un garçon touchant, courageux, dont le témoignage est précieux car on n'imagine pas ce qu'endure tous ces gens qu'on qualifie froidement de "migrants". Aujourd'hui Mamadou est intégré en France cependant "ces choses difficiles que j'ai vécues, je ne les oublierai jamais".


vendredi 3 janvier 2020

"Météore" d'Antoine Dole

Chronique du blog Livres à profusion


Il fait beau, le soleil est revenu. Mais ce soleil revenu, qu’elle voit dans les sourires des gens qu’elle croise, est-il revenu dans son coeur ? Elle a osé porter une robe pour aller faire quelques courses.

Mais ce soleil s’assombrit car elle est agressée, insultée par trois garçons. Pourquoi encore cette agression ?

Toujours agressée verbalement et physiquement. On pourrait penser, en lisant les premières pages, à du harcèlement scolaire. Mais c’est pire que ça. L’auteur nous en dévoile les raisons vers le milieu de ce roman écrit à la première personne. Car le lecteur se pose la question. Pourquoi autant de violences ?

Quand un enfant se sait différent dès son plus jeune âge. Qu’il ne comprend pas pourquoi on essaie de le cantonner dans une case. Quand il ne comprend pas pourquoi toutes les autorités, notamment scolaires, évoquent une déviance et que ses parents doivent le remettre dans le droit chemin.

Outre tout cela, bien écrit, bien détaillé, Antoine Dole nous démontre par la force des mots ce corps que l’on hait, que l’on cache, qui ne correspond pas à ce que l’on est réellement, à ce que l’on ressent dans son coeur. Une grande souffrance pendant de très grandes années. Une grande souffrance parce que l’on ne s’aime pas et c’est cela le plus dur. Passent encore ce que peuvent nous faire subir les autres, quand on n’a pas confiance en soi, quand on n’a pas l’estime de soi, c’est ça le plus dur. Les coups des autres sont moins violents que les coups que l’on peut s’infliger à soi-même. Quand on se sent autre, quand on se croit autre, quand on se sait autre et que le corps est complètement différent, il est impossible de s’accepter. Il suffit d’une rencontre, d’une belle rencontre avec un professionnel qui comprend, qui explique que le chemin pourra être long, surtout lorsque l’on n’est pas majeur. Et ensuite, avec soi, avec sa propre volonté,avec le fait de s’accepter et surtout en étant accompagné de la famille, de la mère, le passage ne se fera pas en douceur mais ce passage permettra de vivre la vie que l’on souhaite.

Les préjugés ont la vie dure surtout lorsque l’on est adulte et qu’on les subit. Mais les préjugés sont encore pires, lorsque l’on est enfant et que l’on grandit. Comment voir le soleil alors que tout est néant autour de soi, en soi ?

Un véritable plaidoyer pour toutes les femmes, quelles qu’elles soient. Ces femmes qui font avancer le monde, ces femmes qui endurent les plus vils sévices, les femmes qui luttent pour toutes les conditions, les femmes qui ont en définitive le pouvoir, car elles donnent la vie, elles apportent l’amour. Un véritable plaidoyer pour tous ceux qui n’ont pas le corps qu’ils souhaitent, qui se sentent mal dans ce corps. Malgré cette violence, le déni face à ce corps, les violences infligées à ce corps, il n’y a jamais eu la pensée de passer à l’acte irréversible. Une très grande force de caractère, tout de même. Mais si cela avait duré au-delà de ses 16 ans, sans trouver l’aide adéquate, n’aurait-elle pas voulu en finir ?

Un livre qui démontre tout de même que l‘espoir est toujours là, qu’il faut continuerpour pouvoir croire en soi, s’accepter, s’aimer pour ce que l’on est réellement. Car comme l’écrit l’auteur par la voix de son personnage, le corps n’est qu’une enveloppe et ne démontre pas qui l’on est réellement, quelle personne on est.


"Météore" d'Antoine Dole

Chronique du blog Songes d'une Walkyrie


Météore est un ouvrage de la collection « d’une seule voix » des éditions Actes Sud Junior, une collection souvent très forte en émotions et aux sujets délicats que j’affectionne particulièrement, jusqu’à présent elle ne m’a jamais déçue. Ce nouveau titre écrit par Antoine Dole, dont j’ai découvert la plume grâce aux tires Ueno Parket Naissance des cœurs de pierre, évoque le thème de la transidentité à travers le témoignage d’une jeune adolescente transgenre qui raconte le naturel de la chose qui apparaît contre-nature, bizarre ou incompréhensible pour d’autres.

Sara a seize ans et raconte avec honnêteté, lucidité et force le calvaire d’une enfance incomprise, l’éternelle justification de ses goûts, de ses jeux soit-disant trop féminins pour un garçon, le regard des autres, entre autre adultes, des moments de complicité avec d’autres petites filles, d’une psychologie torturée, des cris silencieux à l’intérieur de ce corps qu’elle ne considère pas comme le sien, de ces dictas de la société, bornée et intolérante, de cette nature considérée comme un travers, une déficience mentale, jusqu’à ce qu’une rencontre humaine et bienveillante vienne poser les mots simples et doux sur une douleur trop longtemps enfouie.

Sara s’éveille, s’émerveille, ose, mais se confronte aussi au mur de l’intolérance violente, subit les coups, la brutalité des mots, mais toujours se relève, tel un météore indestructible, le personnage est fort, résistant, conscient de la bêtise des autres, conscient de leur incompréhension et parfaitement conscient d’être ce qu’il est et de ne pas avoir besoin de le justifier. Sara garde la tête haute, sa fierté et ne plie pas, malgré une certaine fragilité et fébrilité qui tremble face à tant de heurts.

Avec des mots simples et percutants, l’auteur retranscrit un témoignage réaliste, sensible et poignant d’une adolescente née dans un corps de garçon ; un sujet délicat et actuel. On s’immerge aisément dans la tête de Sara, on ressent pleinement ses bonheurs comme ses colères, mais aussi ses doutes comme sa volonté. On espère que ce message d’espoir malgré toutes les horreurs subies face écho au plus grand nombre. L’auteur est sensible et cela se perçoit dans ses écrits, cela apporte une certaine douceur à des émotions intenses et beaucoup de poésie à son style d’écriture.

En bref, Météore percute par sa thématique forte, explose par le témoignage de Sara réaliste et poignant et brille par son message d’espoir et cette volonté de fer, écho aux combats féminins de tout temps. Un petit ouvrage qui dévoile la naissance d’un nouvel astre, pur et simple.

mardi 1 octobre 2019

"J'ai tué un homme" de Charlotte Erlih

Chronique du blog La bibliothèque de Noukette


Elle est sûre d’elle cette voix qui s’élève. Elle ne tremble pas. Elle assume tout. Pourtant le geste n’a pas été simple. Tuer un homme, ce n’est pas rien. Mais il le fallait, ça tambourinait dans sa tête, c’était impératif. Alors elle n’a pas pu reculer. Elle, Germaine Berton, militante anarchiste, est bien la meurtrière de Léon Daudet, leader de l’Action française. Nous sommes en 1923…

Elle vacille cette voix. Elle ne sait plus à quoi se raccrocher, tout tremble autour d’elle. Mais le document est là, il va falloir signer. Prendre une décision. Son fils a besoin d’aide et elle n’a pas les clés. D’autres les auront peut-être. Après tout, ce n’est peut-être que passager. Une divagation passagère. Il travaille trop. Il a craqué…

Arthur, 14 ans, a perdu les pédales. Élève en classe de troisième à Henri IV, passionné d’histoire, il est persuadé d’être une femme, Germaine Berton, et d’avoir assassiné un homme. En plein épisode délirant, l’hospitalisation devient la seule solution. Dépassée, consciente que son fils n’est plus lui même et qu’il faut le soigner, sa mère se résout à signer la demande d’hospitalisation. Elle le connaît ce monde là. Elle y a travaillé plus de 6 ans dans ce service psychiatrique. Et elle n’en veut pas de cette pitié.

Un impressionnant roman choral qui tente de percer le mystère qui entoure le jeune Arthur. Tous tentent de dénouer les fils : les parents, les soignants, des camarades de classe et la professeure d’histoire. Et face à la maladie, tous sont démunis. Le lecteur, lui, est admiratif d’une telle maîtrise narrative. Impossible de lâcher ce roman une fois commencé. Les voix alternent et disent avec une incroyable force un sujet peu abordé en littérature jeunesse et encore tabou dans notre société : la schizophrénie. On le referme sonné par cette réalité peu connue que nous donne à voir Charlotte Erlih. Vertigineux.

"J'ai tué un homme" de Charlotte Erlih

Chronique du blog D'une berge à l'autre


Arthur vient d’être hospitalisé en psychiatrie. Souffrant d’une bouffée délirante, il se prend pour Germaine Berton, une anarchiste coupable d’un meurtre politique en 1923. Comment en est-il arrivé là ? Pourquoi Germaine Berton ? Les questions restent en suspens tandis que ses proches essaient de comprendre. Collégien en 3ème dans un lycée huppé de Paris, enfant solitaire, renfermé, sans amis, passionné par l’histoire et la lecture, Arthur a-t-il succombé à une pression scolaire trop forte, à une situation familiale trop complexe où à un mal bien plus profond ?

Un roman choral glaçant où chacun tente de percer le mystère entourant la terrible crise d’Arthur. Tandis que le discours de ce dernier montre à quel point il s’identifie à l’anarchiste, ses parents, ses professeurs, les soignants et ses camarades de classe livrent leurs interrogations, leur rapport au malade et leur difficulté à trouver une explication « concrète ». La mère est bouleversante, le père largué, la prof d’histoire culpabilise, les élèves sont d’abord odieux puis davantage compréhensifs pendant que le personnel hospitalier au bout du rouleau fait face, comme d’habitude.

Chaque voix est d’une justesse saisissante, chaque point de vue possède sa propre sensibilité. Charlotte Erlih orchestre avec maestria les prises de parole successives, insufflant à chaque témoignage une singularité évitant les redondances. Seul point véritablement commun, tout le monde semble démuni. Démuni parce qu’au cœur du maelstrom s’emparant de chacun, il y a Arthur. Insaisissable Arthur qui s’est abandonné à une autre identité, une autre vie. Comme dans Coupée en deux et High Line, on sort de ce court roman groggy, bousculé par un sujet fort, un rythme implacable et une écriture qui ne prend pas de gant pour dire l’adolescence et ses tourments, le rapport aux autres et à un avenir difficile à imaginer. Douloureusement percutant.

vendredi 13 septembre 2019

"Premier arrêt avant l'avenir" de Jo Witek

Chronique du blog On l'a lu


Est-on sérieux quand on a dix-huit ans ?

Est-on sérieux quand on a dix-huit ans ? Pierre vient du « bled » : issu d’un milieu modeste, il a suivi un parcours scientifique dans un lycée rural de l’académie de Montpellier, et réussi son baccalauréat haut la main. Détenteur d’une bourse, il s’apprête à rejoindre Paris et le lycée Henri IV, pour une classe préparatoire d’excellence. Raisonnable, cérébrale, prévoyant, il s’est toujours senti en marge. Différent de sa famille. Cette fois, il en est convaincu, c’est l’existence qu’il pressentait : pouvoir apprendre, analyser, réfléchir sans limites, et surtout, sans ressentir constamment ce décalage avec les jeunes de son âge.
Mais c’est une rencontre, pendant son trajet en train, qui balaye toutes ses certitudes, ce à quoi il se raccrochait : Olympe, assise en face de lui, révolutionnaire dans l’âme, voyage sans billet, porte des dreadlocks et n’hésite pas à remettre en place quiconque porte atteinte à sa liberté. Presque immédiatement, Pierre tombe amoureux de la jeune étudiante en médecine, qui, en plus de posséder un charme fou, incarne le non-conformisme. Dans le wagon-bar, les deux adolescents prennent un café. Une chance sur un million de rencontrer une fille comme elle, et pourtant, ils n’ont aucun avenir ensemble puisque la jeune aventurière de vingt ans embarque à bord d’un voilier pour faire de l’humanitaire. Elle a pris une année de césure et Pierre n’a que quarante minutes pour la convaincre de rester… Ou de la suivre.
Dans ce roman passionnant, Jo Witek démontre qu’un adolescent peut avoir le courage d’assumer pleinement ses choix, de s’engager. Récit d’apprentissage, il suffit d’une rencontre bouleversante pour que le héros s’émancipe et mûrisse. Et c’est par les discours d’Olympe, par sa révolte empreinte de colère, que l’auteure nous encourage à réfléchir sur notre mode de vie, notre manière de consommer, notre empreinte écologique. En plus de nous raconter une magnifique histoire d’amour, elle met en lumière les hésitations et les tiraillements d’un héros attachant, à l’aube de sa vie d’adulte.