vendredi 13 octobre 2017

"La sublime communauté" d'Emmanuelle Han

Chronique du blog L'oiseau lit


Habitués que nous sommes désormais à la dystopie en littérature jeunesse et young adult, nous pourrions être tentés de penser que le genre tend à s’essouffler et peine à se renouveler. Mais ce serait sans compter sur Emmanuelle Han et son premier roman, La sublime communauté, dont le tome 1 intitulé Les Affamés sort le 4 octobre prochain en librairie (à vos agendas !)

Prenez tout d’abord un contexte d’anticipation, qui nous décrit notre planète en plein déclin et à bout de souffle, ainsi que l’évident exode des populations à la recherche d’un lieu plus favorable à leur survie. Ajoutez un élément science-fictionnel, par exemple des portails spatiaux mystérieux transformés en terre promise. Et pour porter le lecteur à travers ce scénario catastrophe, saupoudrez de trois personnages au caractère fort : Tupà, Ekian et Ashoka, trois destinées a priori distinctes mais pourtant profondément liées. Sans oublier un soupçon de mysticité et de magie ! (mais je n’en dis pas plus…)


De nombreux ingrédients sont donc mêlés ici qui forment un récit riche, dense, pour le moins complexe, qui s’installe très vite dans un rythme narratif modéré, presque contemplatif, où chaque information livrée au lecteur est mesurée. L’autrice sait parfaitement entretenir le mystère et la tension narrative, notamment au sujet des Portes vers lesquelles l’attention converge sans cesse et dont on n’apprend que tard au milieu du récit l’apparence et le mode de manifestation.

Fondés sur l’alternance entre les portraits de nos trois héros et alimentant cette maîtrise du suspense, les chapitres offrent tour à tour le point de vue de chacun d’entre eux, distillant leur parcours, leurs questionnements et leurs décisions jusqu’à un éventuel point de rencontre, attendu par le lecteur, qui signe un premier point culminant de l’histoire. La véritable aventure ne fait alors que commencer, et le dernier chapitre est très efficace pour maintenir l’attente du lecteur… Autrement dit, vivement le tome 2 !

Emmanuelle Han réussit avec ce roman à proposer un univers savamment pensé et construit, mélange de plusieurs genres littéraires imbriqués avec cohérence, régi par des forces impitoyables dont les desseins sont loin d’être tous connus à la lecture du premier tome et qui laissent présager le pire pour la suite. Forte de ses expériences de voyages à travers le monde, elle nous livre, au-delà d’une fiction dense et fascinante, un périple culturel à la découverte des identités du monde et d’une certaine notion d’universalité. Une réussite !

Comme vous le voyez, j’ai vraiment trouvé ce roman intriguant et très intéressant, je lui trouve du potentiel et j’espère qu’il aura une belle vie entre les mains des lecteurs !

"Nighwork" de Vincent Mondiot

Chronique du blog Bookliseuse



Dès le début du roman on découvre un Patrick attachant, sauvant, avec l’aide de son frère Abdel, d’une mort certaine un moineau englué dans du goudron.

Quelques années plus tard on le redécouvre, en 3eme, âgé de 14 ans.
Il vit avec une mère dépressive, alcoolique et au chômage.

Sa seule est unique amie est Mégane, passionnée de jeux vidéo comme lui.
Tous les 2 ne trouvent pas leur place aux collèges; sont harcelés par les autres élèves, Patrick subissant même la violence physique de ses camarades en plus du reste.

On a envie d’aller défendre Patrick, qui souffre en silence, accepte son sort sans jamais se révolter, devant l’ignorance générale, élèves, enseignants, surveillants, tout le monde se contrefiche de se qui peut bien lui arriver.

Son frère Abdel sort tout juste de prison pour avoir dealé. Sa mère n’est pas très enchantée de son retour au contraire de Patrick.

Ce roman est vraiment touchant, poignant, on comprend l’importance de grandir dans une famille bienveillante, aimante, avec des règles, des repères.

Un beau roman, que je conseille aux adultes comme aux adolescents.

mardi 3 octobre 2017

"Une fille de..." de Jo Witek

Chronique du blog Dans la bibliothèque de Noukette


Inspirer. Expirer. Allonger les foulées. Sans but. Se vider la tête et ne plus penser à rien… Hanna court et se sent bien. Loin de son quotidien hors des clous, loin des remarques acerbes, loin des regards qui pèsent et jugent.

Avancer. Regarder droit devant. Écrire son avenir… Sur le bitume, Hanna existe pour ce qu’elle est et tente d’oublier son histoire qui lui colle à la peau. Hanna est la fille d’Olga, une prostituée Ukrainienne qui n’a pas eu la force de choisir un autre chemin. On a choisi pour elle. Hanna a compris par bribes, a surpris les bleus, a vu ses yeux de nuit qui souvent regardent ailleurs. Elle a imaginé, a tenté de comprendre. Et malgré tout, l’amour, une « presque » famille, un vrai cocon pour grandir. Mais la réalité est plus douloureuse, plus banale aussi. Et cette histoire, c’est aussi la sienne. L’entendre est peut-être la seule solution pour courir enfin vers son propre destin…

« Un instinct. Ma sauvagerie à moi. Courir pour gagner ma dignité. Courir pour me sentir unique sur terre. Courir pour exister. Me forger un moral de championne, un corps solide, musclé, entraîné. Un corps qu’on ne piétine pas. Qu’on n’avilit pas. Qu’on ne dompte pas. Courir pour que mon corps n’appartienne qu’à moi. Que mes désirs n’appartiennent qu’à moi. Courir pour marcher librement sans me soucier du regard des autres, sans dépendre du regard des autres, et surtout pas de celui des hommes. J’avais trouvé ma parade : courir, cacher ma vie privée, et étudier le plus possible sans me faire remarquer. Tel était mon salut. » 

Des textes d’un seul souffle, courts et percutants. La collection D’une seule voix est l’écrin parfait pour qu’éclate tout le talent de Jo Witek. Comme à son habitude, l’auteure ne triche pas. Elle dit la honte qui paralyse, l’amour inconditionnel, les blessures invisibles, celles qui ne se voient pas, celles qu’on tente de cacher. Elle dit l’horreur d’une société qui ferme les yeux sur la condition de ces femmes marchandises. Elle dit ces hommes qui détruisent, ceux qui payent, et fait enfin exister autrement ces femmes qui derrière leur métier restent des femmes et des mères. Elle dit la parole qui libère et le temps de la reconstruction, celui où l’on panse ses plaies d’enfant quand on finit par comprendre que l’on n’échappe pas à son histoire…

Impeccable de justesse, la voix de Jo Witek épouse à merveille celle d’Hanna, forte et courageuse. Un texte confession, brutal et bouleversant, qui ébranle et laisse sa marque…

"Une fille de..." de Jo Witek

Chronique du blog D'une berge à l'autre


« Moi je ne suis pas une enfant de l’amour, je suis une fille de passe. Ça calme. Ça tue d’entrée de jeu les rêves romantiques en rose et bleu. »

Une fille de passe, une fille de p… Hanna a compris très jeune ce que faisait sa mère pour payer le loyer, et le reste. Même si au départ ça restait un peu flou dans sa tête, au bout de quelques années tout était devenu très clair. Un « métier » à part, un statut impossible à assumer quand on est une fille de… Le regard des autres, ces phrases qui fusent, définitives, pour juger, condamner, exclure. Pas d’autre solution que le repli sur soi pour la jeune fille, pas question de lier des amitiés durables ou de ramener les copains et les copines à la maison.

Avec le temps surgissent les questions. Et si c’était héréditaire ? Et comment on fera quand maman ne sera plus en état de continuer, quand il va falloir la prendre en charge de A à Z ? Et comment imaginer que l’amour existe quand on voit sa mère suivre les hommes avec toujours la même froideur, quand on voit comment eux se comportent en consommateurs égoïstes et sans la moindre douceur ? Comment se construire et s’imaginer un avenir sentimental quand on est la fille d’un client parmi des milliers d’autres, quand on devient pour tous ceux qui connaissent la situation une pestiférée ou une proie forcément facile, puisque les chiens ne font pas des chats.

Une magistrale plongée dans la tête d’une ado pas vraiment comme les autres. Le monologue intérieur permet de focaliser le point de vue sur les pensées intimes d’Hanna, de montrer le cheminement qui va lui permettre d’accepter la situation, de garder intact son affection pour cette mère au parcours si difficile, de ne plus baisser la tête et d’affronter le regard des autres, de chasser cette honte qui n’a pas lieu d’être et d’accepter, devant l’évidence, que l’amour existe.

C’est beau, c’est fort, ça sonne juste, ça remue. Hanna court, elle trace le sillon d’une vie en dehors des sentiers battus. Et elle marque au fer rouge un lecteur qui jamais n’oubliera son histoire et sa voix.

"Naissance des cœurs de pierre" d'Antoine Dole

Chronique du blog D'une berge à l'autre


Dans un futur plus ou moins proche, Jeb est en route avec sa mère Niline pour la plus grande épreuve de sa vie. A 12 ans, il va devoir prouver qu’il est prêt à rentrer dans Le Programme et laisser derrière lui toute forme d’émotion. Les taire, les oublier, ne plus rien ressentir et œuvrer sans sourciller pour maintenir l’équilibre du Nouveau Monde. Afin d'y parvenir, il va ingurgiter un traitement lourd et passer un entretien pour confirmer qu’il est prêt à suivre le chemin tracé par les membres de la communauté. Dans le cas contraire, il disparaîtra, comme ces enfants ayant échoué à ce fameux entretien et dont plus personne n’a de nouvelles.

J’ai d’emblée senti que ce petit air de dystopie adolescente serait parfait pour ma grande pépette de 15 ans, fan du genre. Je lui ai donc mis ce livre entre les mains pour voir ce qu’elle en pensait. Verdict cinq minutes plus tard, après avoir parcouru le premier chapitre : « C’est nul, on dirait Divergente. De toute façon c’est toujours les mêmes histoires, ils changent juste les noms… ».

Bon, bon, bon… voilà donc un avis direct et concis (les chiens ne font pas des chats il paraît). Un avis que je ne partage pas du tout. D’abord parce que je n’ai jamais lu Divergente et consorts, donc j’ai porté un œil neuf sur ce roman. Ensuite parce qu’elle ne connait pas la plume et l’univers torturé d’Antoine Dole, un auteur qui ne laisse jamais indifférent. Enfin parce qu’elle n’est pas allée plus loin que le premier chapitre, grave erreur s’il en est puisque dès le second on bascule dans un passé qui ressemble beaucoup à notre présent avec l’histoire d’Aude, une lycéenne rentrant en seconde dans un établissement huppé. Ce changement de lieu et d’époque entre chaque chapitre joue beaucoup sur la mécanique du récit, notamment parce que l’on ne cesse de se demander quel est le lien entre Jeb et Aude. 

Par rapport à ses romans précédents, l’écriture d’Antoine Dole m’a paru moins heurtée, moins « coup de poing ». Elle gagne en fluidité ce qu’elle perd en nervosité et ce n’est pas plus mal. Après, j’ai retrouvé avec plaisir sa propension à ne jamais ménager ses personnages, des écorchés à vif à fleur de peau particulièrement attachants, ainsi que son habitude consistant à ne laisser filtrer qu’un infime rai de lumière dans une ambiance des plus sombres. Sans oublier son allergie aux happy end qui est à mes yeux une réelle qualité pour un auteur de littérature jeunesse. Bref, un Antoine Dole égal à lui à même, entraînant ses lecteurs sur un terrain où on ne l’attend pas vraiment sans pour autant renier les fondamentaux qui sont depuis des années sa marque de fabrique.

lundi 25 septembre 2017

"Angela Davis / Non à l'oppression" d'Elsa Solal

Chronique du blog Songes d'une Walkyrie


« La communauté noire endurait des rafles en permanence, la police raciste, les violences, lynchages, supplices et exécutions sommaires redoublaient. J’ai continué mes études et mes voyages mais je vivais très mal d’être loin du mouvement des droits civiques qui prenait de l’ampleur dans mon pays. Une vague de révolte se soulevait . Dès que ce fut possible, je suis rentrée aux États-Unis pour en être. » p.28

« Non », adverbe exprimant une négation, une idée de désaccord, franche, directe dont on ne peut tergiverser le sens uniquement, trois petites lettres et tout est dit, « non » prend dans le présent titre tout un sens qui va bien au delà de celui pour lequel il est usuellement utilisé, on ne peut plus dire non à ce qu’il s’est passé, mais nos enfants et nous – même peuvent encore dire non à ce qui pourrait se reproduire, à ce qui existe encore aujourd’hui, à ce qui pourrait un jour arriver.

« Oppression », mauvais traitement, discrimination d’une catégorie de personne, un terme qui induit de juger par la différence, par un sentiment de pouvoir sur autrui, par cette idée incongrue de se sentir mieux qu’un autre. Le terme est fort, très expressif, violent d’un point de vue psychologique pour en devenir parfois physique, pourtant à la lecture de ce titre, ce mot mérite une majuscule, parce qu’il a finalement eu (a et aura) bien trop d’importance dans notre société humaine.

Vous l’aurez donc compris, ce roman destiné à la jeunesse (dès 12 ans) est un hymne à une icône noire, Angela Davis, qui s’est battue pour la liberté et les droits des noirs américains victimes de ségrégation raciale et se bat encore aujourd’hui contre le racisme et l’oppression dont sont victimes les minorités toutes confondues.

Dans ce roman, Angela Davis s’adresse à un jeune homme, à travers de multiples lettres, elle lui parle de son expérience, de ses sentiments, de ses émotions, tout est très personnel, tout est assez intense, révoltant, une vie incroyable pour une femme incroyable. Elle lui dévoile tout cela dans le seul but de lui faire comprendre une chose, le chemin de sa vie ne dépend que de lui.

« Tu existes ! Tu as de la valeur. » p.33

Elle comprend ce qu’il ressent, elle comprend sa colère, son besoin de se victimiser, son souhait que tout cela s’arrête, que cette douleur d’être différent et d’être traité comme tel ne soit plus qu’un mauvais souvenir, d’être et de se sentir seul, que tout cela trouve enfin une fin. Les expériences de la femme sont difficiles, vraiment, de ses souvenirs d’enfance douloureuse aux expériences de femme adulte, vivant la peur au ventre d’être prise pour cible, d’être tuer pour une soit-disante « légitime défense », d’être traitée en paria, parce que la couleur de sa peau est noire, penser au bruit des explosions qui venait interrompre les jeux innocents. Elle y raconte ses études, ses voyages, en France notamment, « liberté, égalité, fraternité » avait alors tout un sens pour une jeune noire issue d’un état du sud ségréguée, mais elle a vite déchanté… Elle y raconte son incursion dans la contestation, ses combats, ses révoltes, un soutien et des conclusions hâtives qui l’ont faite devenir une ennemie du FBI, sa cavale pendant des mois, la prison, horrible et amer expérience, la libération, enfin !

« Je respire. La paix enfin. L’insouciance. C’est cet instant léger que je voulais te faire partager. 
Il viendra pour toi. Sois-en sûr. » p.71

Beaucoup d’émotions sont renfermées dans ce titre de moins d’une centaine de page qui n’attendent que d’être libérées, connues et partagée, la Peur en particulier, la véritable peur. C’est concis, pas franchement développé mais l’essentiel y est, suffisant pour sensibiliser nos jeunes adolescents, l’auteure raconte à travers de petits chapitres courts, les différentes étapes importantes de la vie d’Angela Davis, les évènements clés qui font d’elle ce qu’elle est aujourd’hui, une femme qui croit à la liberté de vivre de chacun.

En bref, un petit ouvrage grand par son contenu, il propose une façon intelligente de traiter d’une thématique forte et engagée pour la jeunesse, les choses sont peut-être simplifiées, mais pas besoin de fioritures pour dire des choses aussi importantes. Une collection et un roman à suivre assurément.