vendredi 23 octobre 2015

"Paloma et le vaste monde" de Véronique Ovaldé et Jeanne Detallante

Chronique du blog L'étagère du bas




Après La Très Petite Zébuline (album illustré par Joëlle Jolivet et publié en 2006 par Actes Sud Junior), Véronique Ovaldé signe avec Paloma et le vaste monde son deuxième livre pour enfants et c’est la talentueuse Jeanne Detallante qui a donné vie à ce très beau texte. Et le duo fonctionne à la perfection ! Pour que vous ayez un aperçu, quelques passages du texte glissés ici et là dans mon article pour savourer la plume de Véronique Ovaldé mais pas d’illustrations. Je vous laisse la surprise de découvrir le travail de Jeanne Detallante… Moi, je suis tombée sous le charme de cette illustratrice chez qui l’on sent l’influence d’Almodóvar et de Frida Kahlo dans ses grandes planches à la fois éclatantes de couleurs vives et empreintes de nostalgie. Avant de rentrer plus dans les détails, je voudrais m’attarder sur la couverture absolument hypnotisante et l’assez grand format (25×32 cm) qui font vraiment de cet album un bel objet.


Paloma et le vaste monde relate l’histoire d’une famille exclusivement féminine: une mère avec ses trois filles. Elles vivent à moitié recluses dans leur petit appartement et ne vont pas plus loin que la rue de leur immeuble: « Aller au bout de la rue représentait déjà un immense effort. L’école était dans la rue, l’épicier aussi, le cinéma et le bouquiniste. Que demander de plus ? » Entre l’aînée Santa Maria, sérieuse et autoritaire, et Rubéole, la plus jeune qui joue encore à la poupée, se trouve Paloma, l’héroïne éponyme de cette histoire. C’est une enfant qui a des envies de liberté et de voyage tout comme son père, grand absent de la famille mais pas de l’histoire. Pilote d’avion disparu, Paloma n’a comme souvenirs de lui qu’une collection de boules de neige qu’il lui rapportait de ses différents voyages. Tous ces petits mondes en miniature, enfermés, ont donné le goût de la découverte à la petite fille: « Elle regardait sa collection de boules de neige qui datait de l’époque où le monde bougeait encore. » Elle est la seule des femmes de la maison à ressentir ce besoin et même si ma mère tente de combattre cette inclinaison (« Chut chut, fais comme tes sœurs, prends ce qui est à portée de ta main. »), elle finit par s’y résoudre car elle reconnaît la même lueur de l’aventure dans les yeux de sa fille que celle qu’il y avait dans le regard de l’homme qu’elle avait aimé.


Qu’en est-il de Paloma, la petite colombe (paloma en espagnol) ? Elle a l’impression d’avoir les pieds comme enracinés, d’être figée alors que les boucles de ses chaussures ressemblent étrangement à des yeux qui auraient envie de tout parcourir et de tout voir. Pour l’instant, l’enfant voyage dans sa tête grâce à sa grande imagination et les petites boules de neige qu’elle ne se lasse pas de regarder sont autant de fenêtres sur le monde. Elle qui se sent comme une coquille vide… Parfois, il suffit d’un petit élément déclencheur pour se décider. Un jour, alors que l’envie de Paloma gronde de plus en plus, le monde extérieur fait son entrée dans l’intérieur de l’appartement: un prospectus de cirque itinérant vient se poser sur le rebord de sa fenêtre. Ce simple papier symbolise la liberté, l’indépendance et le voyage. Tout ce à quoi Paloma aspire… et même si elle hésite, si elle a peur de l’inconnu, elle sent qu’elle doit aller à la rencontre de ce vaste monde.


La mère de Paloma, qui a enfin accepté la nature profonde de sa deuxième fille, lui organise une fête de départ afin de l’encourager à partir: « Va donc, ma salamandre, ma gazelle, va donc courir le vaste monde ! » Et l’on apprend que Paloma est effectivement partie à la découverte de tous les pays qu’elle ne connaissait pas et la dernière phrase est tout simplement magnifique: « Elle revint bien longtemps après et elle raconta ses aventures à tous ceux qui ne savaient pas partir. » Et pour clore l’album, une double page montrant l’envol de Paloma avec une explosion de couleurs et la figure de son père qui plane dans le ciel (sous la forme d’un nuage) semblant veiller sur elle et la guider sur le chemin de l’aventure. Bon voyage, Paloma !


Cette histoire possède tous les éléments du conte merveilleux. « Il était une fois une petite fille nommée Paloma… » La petite héroïne évolue dans dans un univers bloqué et son envie de le quitter devient une obsession, c’est sa quête. Pour parvenir à ses fins, elle doit affronter des épreuves: les mensonges de sa mère, le fantôme de son père ainsi que sa propre appréhension à se frotter à l’inconnu (d’ailleurs, toutes les pages – texte et illustrations – où sont représentés ces barrières sont en noir et blanc en opposition avec le reste du livre très coloré). L’élément de résolution est bien le prospectus du cirque qui lui arrive de manière tout à fait inattendue, il est plié et a la forme d’un avion: incarnation du père qui lui envoie un signe, on frôle le fantastique. Les deux mondes (dedans-dehors) se rencontrent et cette confrontation appuyée par la volonté de Paloma va la pousser à s’envoler. La situation initiale catastrophique s’est débloquée et tout rentre dans l’ordre: Paloma a atteint son but en parvenant à partir avec l’accord de sa famille. « Tout est bien qui finit bien » comme dans tout bon conte qui se respecte. La situation finale est idéale puisque, après son grand voyage, Paloma revient chez elle et l’idée de transmission de base du conte est bien présente puisqu’elle va raCONTEr ses aventures aux autres, aux immobiles « qui ne savaient pas partir. »